mardi 25 avril 2017

Les fleurs ennemies

Il était une fois, dans un merveilleux jardin, qui aurait pu être dessiné par Dali, une petite fleur de freesia et un jardinier qui vivaient en totale harmonie. Il l'avait plantée à l'endroit le plus chaud et le plus ensoleillé du jardin. C'était un homme très soucieux de son Art, qui avait pour particularité de ne sortir que le soir, au couchant du soleil. La petite fleur de freesia était un peu fragile, car ses longues clochettes courbaient son dos et le temps lui paraissait long car elle devait attendre la fin de chaque jour pour que l'Artiste jardinier lui rende visite.

Dans ces moments, elle profitait de chaque instant que la Vie lui donnait, se rappelant avec un peu de mélancolie qu'il faudrait bientôt, dans quelques semaines, regagner la terre pour qu'un nouveau printemps renaisse l'année suivante.

Elle contemplait les tableaux merveilleux qu'il créait, puis arrivait le couchant, le chien-loup, la belle lumière du jour s'atténuait, le ciel s'obscurcissait et la petite fleur de freesia, malgré toute l'attention portée et tous ses efforts, s'endormait de fatigue d'avoir hissé ses belles clochettes, tandis que l'Artiste jardinier s'en retournait dans sa maison. Et le lendemain un nouveau jour naissait et leur histoire recommençait.

Mais un jour, la petite fleur de freesia découvrit une faille dans son bonheur trop parfait. L'Artiste jardinier avait reçu en cadeau un magnifique rosier qu'il installa, sous les yeux étonnés de la petite fleur, dans un autre coin du jardin, suffisamment loin d'elle toutefois pour qu'elle ne s'en aperçoive pas et surtout, pour qu'il puisse lui rendre visite sans que la petite fleur ne le sache. Mais, vous pensez bien qu'en redressant ses clochettes, et puis les jours de vent, que la petite fleur de freesia avait une vue imprenable sur ce qui se tramait de l'autre côté du jardin.
De cette plantation nouvelle, naquit un beau bouton de rose, une jeune pousse, un amour naissant et gardé au secret se mit à grandir et la petite fleur de freesia, malgré le splendide soleil de l'été, remarquait bien que les passages de l'Artiste jardinier se faisaient plus rares.
Autrefois, il venait la voir, passait du temps en sa compagnie, la regardait pendant des heures, allant jusqu'à humer les doux effluves de ses clochettes et souriait avec tendresse quand le vent chahutait doucement sa silhouette.

Maintenant, les mauvaises herbes commençaient à envahir le sol à ses pieds, le jardin qu'il avait rendu si beau pour elle devint une friche, et que dire de son cœur, elle se mit à penser qu'il ne l'aimait plus. Mais que s'était-il passé pour qu'il en soit ainsi ? Peut-être que la couleur de ses fleurs ne lui plaisait plus… ? peut-être s'était-il lassé tout simplement ?  

Pendant ce temps, à l'autre bout du jardin, la rose inconnue devint l'objet de toutes les attentions de l'Artiste Jardinier. Il y mit toute son âme, tout son art, allant même jusqu'à changer ses habitudes pour passer plus de temps avec elle. Elle s'épanouissait à ses côtés, et il avait l'air si heureux, que la petite fleur de freesia dut se résoudre : il l'avait complètement oubliée. L'avait-il seulement appréciée, qu'était-elle pour lui ?

Ses trop grands questionnements en vinrent à lui faire, peu à peu, détester la rose, l'orgueilleuse, la reine d'entre toutes les fleurs. Mais pour qui se prenait-elle, avec son moiré orangé qui lui donnait, ironie du sort, la couleur du soleil couchant ? En hissant bien haut ses clochettes, la petite fleur de freesia parvenait même à humer son parfum, insoutenable, impossible de lutter contre ces effluves qui faisaient la réputation des plus grands parfumeurs. Non, désespérément, non il ne m'aime plus. Je vais bientôt disparaître sous la terre, et ce sera comme si je n'avais jamais existé, se disait-elle.

Le temps passa et effectivement, avec lui l'automne, la lumière de l'été laissa place à l'ombre, et la petite fleur de freesia, comme les autres années, vit ses clochettes se flétrir.

Puis ce serait le tour de sa longue tige, jusqu'à ce qu'elle s'endorme sur le sol jusqu'à l'année prochaine.

L'hiver qui survint cette année-là, fut un des plus terribles que le jardin ait jamais connu. L'homme resta terré au fond de son atelier, ne sortait que rarement, évitant le contact des gens, le froid avait fait se figer la nature, se glacer le sol. Et par ce premier jour de printemps, où le soleil timide osa revenir, quand l'Artiste jardinier remit le nez dehors, il s'aperçut que le rosier qui animait la belle rose avait gelé.

Il resta longtemps silencieux, ne sachant que faire. On est bien peu de choses… Une chanson lui revint en tête.

De l'autre côté du jardin, parmi les feuilles et l'odeur de la terre humide, complètement oubliée, mais à l'abri providentiel, une petite plante de freesia pas encore en fleurs osa étirer son bébé tige et salua la nature, allant jusqu'à s'écrier de bonheur d'être encore en Vie.


Ce matin-là, quand elle ouvrit les yeux sur cette nouvelle vie qui recommençait, elle savait que le lien ne serait jamais rompu, que si elle ne parvenait pas à conquérir son amour, elle garderait toujours une place en son jardin. 


Lalie Segond © Tous droits réservés 

vendredi 30 décembre 2016

Page blanche

C’est particulier d’écrire dans un disque dur vide, dans un ordi tout neuf, dans une vraie, mais une vraie page blanche.

Ce mois-ci, j’ai flingué mon disque dur. Un jour peut-être, je vous raconterai comment, mais toujours est-il qu’il est mort. Vraiment.

Avec, à l’intérieur, des textes, des photos, la mise à jour de mon autobiographie, le début du roman jeunesse que j’étais en train d’écrire, des ébauches d’écrits à venir, des pistes de travail, mon carnet d’adresses et mes mails, tout ce qui n’était évidemment pas sauvegardé parce que je suis insouciante pour ces choses-là, comme bon nombre d’entre nous.

Sur le moment, j‘ai eu la sensation de manquer d’air.  Même les intonations de ma voix ont changé.

En l'espace d'un an et demi, j’ai perdu deux disques durs avec des données essentielles. Le premier m’a été volé, l’autre est mort.

Il y a fatalement des questions qui se posent, des interrogations qui pointent le bout de leur nez.
Et s’il fallait revivre quelque chose ? cette grande nuit déjà vécue autrefois ? Est-ce qu’un écrivain peut continuer à écrire sans sa base de travail, ce socle d’inspiration et de création contenu dans cette machine ? et comment on continue ?

Et puis, les choses s’éclaircissent. Se distinguent. On ressent la netteté.
Bien des textes sont sauvegardés sur d’autres supports, sur des serveurs, et en quelques mails certains échanges importants seront retrouvés.

… Qu’est-ce que j’ai perdu ? et surtout… qu’est-ce que j’ai gagné ?
Un immense sentiment de liberté.

Evidemment que cette perte n’arrive pas n’importe quand, à n’importe quel moment. Elle est survenue à l’heure du solstice d’hiver, à l’heure des renouveaux, de la lumière qui renaît, au moment où l’ombre ne s’épaissit plus. Elle arrive aussi à point nommé au temps des séparations, des ruptures, des décisions de vie… de la sagesse, de la nécessité. Ne plus se faire mal. Il y a des joies qui ne se conjugueront décidément jamais au singulier.

Parce que l’essentiel, est intact, préservé, à l’abri, sur d’autres supports.

D’accord, ma banque d’images pour Instagram et mes créations est entièrement à refaire, cela prendra du temps mais ce n’est pas si grave.

Il y aura ton odeur qui restera au fond de ma mémoire reptilienne, comme un soir au cinéma.
Il y aura des silences qu'il faudra bien se résoudre à accepter. 
Il y aura « Lights » d’Archive (Athènes, 2010) que je n’écouterai plus jamais de la même façon.

Il y aura cette respiration.

Il y aura les Pyrénées Orientales. Il y aura votre regard bleu de glacier.  Il y aura votre bienveillance.
Il y aura Vous.


Prendre une profonde inspiration. S’autoriser à être libre, heureux, enfin. 



lundi 5 décembre 2016

Sur le Fil


Encore une inspiration d'après une oeuvre de mon Ami Djiazzz, "Katana". (et la belle énergie de Lights d'Archive, pour le fond sonore) 

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Elle couvre cette peau tant détestée.
A corps défendant, coeur enseveli sous tant de pensées,

Des cicatrices anciennes, sillons dans sa chair comme autant de blessures,
tant de stigmates et de sutures
Elle l'immunise, elle le dissimule, elle ne veut pas qu’on voie, jamais...
Jamais et plus personne.

Elle marche en équilibre au-devant de la vie sur ce sol instable,
chaque pas est une épreuve, lui demande un effort pour continuer à exister, à se battre encore.

Je suis une guerrière aux cheveux de feu, une femme - dragon, une fille armée jusqu’aux dents, armée pour la vie, toujours au combat jusqu’à la mort. Je marche au-devant de la vie vers l’inexorable, l’obscurité, le néant.

Si elle y croyait, elle le ferait recouvrir entièrement, pour que plus aucun grain de peau n’apparaisse… pour que tout cela disparaisse.

Pour qu’aucun regard n’y soit posé.
Pour que les seuls regards autorisés soient ceux du jugement, de ceux qui ne savent pas.


… Mais tout cela c’était autrefois.

Il a bousculé chacune de ses convictions, il s’est mis à nu ou presque.
Une histoire d’été, de chaleur écrasante, d’ombre absente, de gouttes d’eau peut-être.
Elle a posé ses yeux sur lui, un regard de respect et de confiance, comme cela n’était plus arrivé depuis si longtemps. Elle ne savait pas qu’on pouvait. Mourir et revivre à nouveau.

Il lui a fait baisser sa garde, il a posé son regard attentif, aux couleurs des lacs de montagne, sur sa personne toute entière, sans juger, sans vouloir savoir peut-être.
Il y a vu les cicatrices, les ancrées, les profondes, les visibles et les invisibles.
Il a vu les dessins, les douleurs, les couleurs, les motifs encrés et la nuit, sa nuit surtout.

C’est cette vision d’elle qu’il souhaite.
S’il la convainc de marcher nue comme ça devant lui, d’avoir cette vision apocalyptique qui lui fera tant de bien, à elle, s’il l'emmène… même si ce n’est qu’une image.

Il faut un glaive, il faut une arme, il faut qu’elle se dresse face à la nuit, face au fatidique.

...L’arme ne sert à rien, c’est elle la plus belle arme, son corps tatoué aux cinq éléments, prestigieux atours qui ornent sa peau, son corps est magnifique ainsi encré, il faut lui dire qu’elle est unique, une oeuvre d’art vivante et frémissante, il faut que son regard à lui soit ce qui guérit, ce qui frôle, ce qui apaise, il faut que son regard à elle accepte de se défaire des armures, lui faire savoir qu’on peut se battre ainsi, créer et écrire dans la nudité de l’âme, dans le vulnérable, dans le splendide.


Djiazzz © "Katana", détails, Tous droits réservés.

Djiazzz © "Katana", Tous droits réservés. 



jeudi 6 octobre 2016

Je vois des anges

Un autre texte de la série "Superpositions" où mes mots enlacent une oeuvre graphique, un poème, appellent une inspiration ancienne... Ici le Mythe des Parques dans la mythologie grecque. 

D'après "Oeil" , oeuvre de mon Ami Djiazzz et le poème "A deux sœurs", de Victor Hugo.


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D’abord, il y eut le silence. Silence fracassant d’après la chute, cette immense plongée vers le néant, je n’ai pas mal ou, si c’est le cas, je ne sens rien. Il y a le fracas de la moto contre les branches, ce tronc que je n’ai pas vu venir, un saut dans l’inconnu, l’inconscience délibérée quand on est si jeune.

Je dois être mort, c’est ça.
Je ne bouge pas. Je ne peux pas bouger. Rien ne bouge.

Puis la nuit la plus noire qu’il m’ait jamais été permis de... vivre.
Un éclair. Ebloui. Mes cils qui cherchent une issue, frêle battement désespéré pour tenter de percevoir la lumière.

J’entends vos voix. Je vous vois.
Je te vois. Es-tu réelle, es-tu le fruit de mon imagination débordante, des courbes généreuses de femme, des jambes interminables et voici la Mort qui s’avance, mais cela ne peut pas être ainsi, pas comme ça…, en même temps tout est si calme, si apaisé.
Je vois des ailes sublimes aux arabesques précieuses et moirées, qui encadrent cet être en apparence si imposant, si transparent, c’est un papillon de nuit, un papillon de vie. Des gestes au ralenti.

L’image est floue. Indistincte et éthérée.

Puis ce regard. Vert pâle, un œil de chat, presque mon reflet, la couleur de mes yeux dans ceux d’une inconnue. C’est toi et moi conjugués, à l’unisson, des pupilles grandes ouvertes sur moi, à scruter le moindre de mes tremblements. Dans ce regard on peut y voir l’infini, la terre entière, la lune, le temps, l'univers, l’éternité.
Toutes les femmes de ma Vie en Une. Elles ont tous les pouvoirs, celui de tisser le fil, de le dérouler… et de le couper aussi.
Je ne veux pas mourir.

Je suis l’Ame
Je suis l’Art
J’ai eu tant de premières fois.
J’ai tant de choses à vivre encore.

Vous me parlez.
Je ne peux pas vous répondre de ma voix, mais je peux communiquer autrement.
Ce n’est pas un effort, ce sont mes pensées qui franchissent le seuil de mes lèvres et qui expriment cette question essentielle.
Vous me dites que je ne vais pas mourir, que ce n’est pas le moment.
Vous dites que ce temps viendra et que vous serez là.
Vous m’enveloppez de votre amour et de quelque chose d’autre, je ne sais pas ce que c’est, une sorte de transmission peut-être, ce doigt posé sur les lèvres dont on vous affuble... c’était donc ça !

Je suis en vie. Je vais vivre. Je vais continuer à vivre.
Mais dans quel état ? Je ne sais pas. Après tout, s’il y a quelques dégâts sur le chemin, c'est juste qu'il y avait une leçon à apprendre.
Je n’ai pas peur. Je n’aurai plus jamais peur.

Djiazzz ©, "Oeil", Tous droits réservés




À DEUX SOEURS

Belles, vous passez, pures toutes deux ; 
Que vous fait ce monde ingrat et hideux? 
Vous êtes deux sœurs, vous êtes deux vierges; 
Comme sur l'autel s'allument les cierges, 
Vos âmes ont mis leur flamme à vos fronts ; 
Belles, je voudrais voir sur vos bras ronds, 
Sur votre poitrine et sur votre hanche, 
S'entrouvrir les plis de la gaze blanche; 
Belles, je voudrais voir votre sein nu, 
Votre pied charmant, pudique, ingénu, 
Et je voudrais voir vos épaules, belles, 
Pour chercher la place où furent les ailes.



(Victor Hugo, 1873)

mercredi 28 septembre 2016

Un rendez-vous

Il y a bien longtemps que j'avais envie d'écrire "sur" une image, comme un exercice d'équilibriste mêlant des consignes et une totale liberté. C'est chose faite avec "Un rendez-vous", d'après une illustration de mon Ami Djiazzz.

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Elle m’a invité pour le thé. C’est la première fois que je me rends chez elle, et je me fais déjà tout un cinéma. C’est l’automne et je me dis que sa terrasse, dont elle m’a parlé plusieurs fois, doit être jonchée de ces belles feuilles dorées, rouges et jaunes si caractéristiques. Nous y sommes. C’est la fin de l’été que j’aime tant, et ce changement de saison, je le sais, va encore avoir un effet dévastateur sur moi, entre cynisme, autarcie, et découragement.
Mais elle m’a invité.

Pour l’instant, je ne peux qu’imaginer le lieu.

Elle m’attendrait là, avant l’orage qui gronde au loin. Le ciel est déjà gris et il ne faudra pas trop tarder. Un très joli service à thé nous attendrait, aussi délicat que doivent l’être ses mains fines et pâles. Elle serait là, au soleil qui lutte, abritée sous son ombrelle pour préserver sa peau diaphane et ses cheveux de feu, j’imagine le vent soufflant timidement, puis avec plus d’audace, le long de ses jambes, gainées avec fantaisie de chaussettes hautes, qui lui arrivent à mi-cuisse, recouvertes de bottes intrigantes ; le vent débutant soulève sa robe et laisse entrevoir un petit bout de sa peau. Et la dentelle qui en dépasse … Elle doit frissonner de toutes ces sensations sans oser trop se l’avouer.

Elle se serait maquillée, sans doute un peu trop, sa bouche carmin, un collier ras-de-cou ensorcelant, ses yeux déjà magnifiques soulignés de noir, aux ombres un rien trop prononcées pour que ce soit... pour que ce soit quoi ? Intrigant ? Séduisant ? non... elle se préserve sans doute, tout ce fard n’est qu’une protection mais pourquoi... pour qui ?

Pour moi ? Suis-je si... intimidant qu’elle a besoin d’une carapace ?

J’imagine chez elle, un lieu soigneusement aménagé, décoré à son image ou celle qu’elle veut montrer, peut-être un rien trop parfaite ; un gramophone, objet saugrenu venu d’un autre temps, non seulement décore, mais diffuse une musique des années 40 ; et c’est ainsi que je me dis que, peut-être qu’elle connait Rina Ketty, qu’elle doit fredonner avec malice.

J'attendrai
Le jour et la nuit, j'attendrai toujours
Ton retour
J'attendrai
Car l'oiseau qui s'enfuit vient chercher l'oubli
Dans son nid
Le temps passe et court
En battant tristement
Dans mon cœur si lourd
Et pourtant, j'attendrai Ton retour”

Mais si elle connait, c’est vraiment que nos chemins se sont rapprochés pour ne plus s’éloigner !


Les oiseaux que le vent désoriente, tournent dans le ciel. Je les entends, je les vois, je m’approche, je reconnais les lieux qu’elle m’a décrit. Je me prends à rêver, monter dans sa tour, la conquérir elle aussi, me hisser à ses côtés et puis, peut-être...

Quand soudain... la réalité m’envahit. Me rattrape, m’enveloppe et me rappelle à elle. Une grosse goutte de pluie vient de s’écraser sur mon jean, sur mes genoux. Je ne lui ai pas dit. Pour moi, pour l’homme assis que je suis devenu depuis tant d’années maintenant, je ne lui ai rien dit. Andouille. Stupide. Je me déteste l’espace d’un instant, et à la fois, cela me fait rire tant l’incongruité de la situation se dessine sous mes yeux.

Donc elle m’attend sur ce toit terrasse inaccessible, et moi je suis tout en bas, sans moyen de la rejoindre. Le Prince Charmant en prend pour son grade. Et il pleut. L’eau ruisselle et elle a du rentrer, tant pis pour le thé.

J’ai l’impression que le temps s’arrête, suspendu, figé, et puis… mon téléphone sonne. C’est elle.

« Je suis en bas… » je m’entends lui répondre d’une drôle de voix, inhabituelle.
« J’arrive » me dit-elle.


 A t - elle compris, est-ce que c’est moi qui me l’imagine ? Le temps que mille questions me traversent l’esprit, elle est devant moi, ni surprise, ni gênée, du moins rien ne transparaît -et je suis très fort pour le lire. Elle a ces mots qui apaisent tout, qui abolissent l’instant.

-  Ça te dirait, qu’on aille se balader sous la pluie ?


Il pleut des gouttes de thé, il pleut des envies, il pleut des regards et des sourires. Des gouttes de joie.

Illust. by Djiazzz© , tous droits réservés
Illust by Djiazzz© , tous droits réservés

Le travail de mon Ami Djiazzz se trouve ici : https://www.facebook.com/Djiazzz
L'illustration sonore est ici : Rina Ketty, "J'attendrai"


mercredi 20 juillet 2016

De la résilience

Faire le vide est essentiel pour moi et ce, qu'il soit dedans ou dehors.
Mais s'il y a bien quelque chose qui ne disparaîtra jamais, chez moi, en moi, c'est l'écriture.
Ainsi je garde soigneusement des mots, des lettres, des mails par centaines, voire même par milliers si je pense à la fidèle correspondance avec un Ours des Pyrénées depuis toutes ces années.

L'été qui est là, comme chaque été depuis maintenant quatre ans, m'est sensible, difficile. Mais cela, je ne l'ai pas compris tout de suite.

Il a fallu que je retourne à la lecture d'un message, écrit à un Ami un soir de 29 septembre 2012.

Un message où j'étais dans l'action, la dynamique, pas la moindre évocation de tristesse ou d'épuisement, pas le temps, pas prioritaire, on verra plus tard. Une montagne de choses à faire, à vivre, pour vivre, des êtres chers à accompagner sur le chemin du deuil, de la compassion, pas de place pour...

Cet été-là, j'avais repris les trajets vers le CHU, un temps en suspens après la greffe, j'avais retrouvé les quais de l'Isère, les allers-retours incessants, la peur, la lutte contre un cytomégalovirus, tenir tête, cheval de guerre dans la permanence, sur le qui-vive, toujours.
Pas une seconde de répit pour... souffler, dire stop, se poser.. non... pas le temps.

Se mettre bel et bien entre parenthèses.


Il fallut bien se rendre à l'évidence. On ne s'habitue pas à la solitude, on ne s'habitue pas aux nuits, on fait juste semblant.
On ne refait pas sa vie..., on continue seulement.



On tente de se réapproprier des choses, le goût de la liberté, le plaisir des draps fraîchement changés .. mais chaque matin, il n'y a toujours qu'un bol de café sur la table.
On se rattache éperdument aux êtres qui restent, on crée des priorités, des automatismes pour donner le change.. on tient bon.. vaillamment.. jusqu'au jour où toute cette carapace se fissure.. où chaque envie devient une timidité, une hésitation, puis une velléité..

où les amis en couple te rappellent ce temps qui n'existe plus.. où le bonheur affiché, évident te saute aux yeux...

Et tout cela comme un fil tisse peu à peu une solitude renforcée, la peur des mains tendues, la peur d'aimer encore, l'effroi de perdre, encore.

Toutes ces choses auxquelles on renonce. Un concert, un ciné, des projets, l'envie de se faire belle, jusqu'à ne plus avoir envie de croiser son reflet au détour d'un miroir, qui suis-je que reste-t-il de moi maintenant que tu n'es plus là ? A quoi puis-je me rattacher si ce n'est aux images, désuettes et désormais si rares depuis qu'elles m'ont été soustraites en août dernier ?

Non seulement se relever est difficile mais le peu qu'il restait a disparu... J'ai bien essayé de voir cela comme une manière de passer à autre chose mais quand c'est tout un pan de ta vie qui est volé...

Alors peut-être, puisqu'il n'y a plus rien... le secret serait de revenir à l'amour de soi.. à l'amour des siens... à l'essentiel.. se dire.. mesurer le chemin parcouru, des premiers jours où il fallut lutter et survivre, autrefois, se rappeler les obstacles franchis, les chansons sur la route,  se souvenir des belles choses.. 



Ce qui reste.
Ceux qui restent.
Poursuivre, inlassablement, l'oeuvre, répandre l'amour, la joie, les sourires, et s'en nourrir, encore.






Illustration sonore : Gaétan Roussel, Les belles choses
Illustrations visuelles : Damien Saez, Le Manifeste